Problems of the translation

19 Мар

Au XVIIe siècle, l’amour, en France, est un seigneur empanaché, magnifiquement vêtu, qui s’avance dans les salons précédé d’une musique grave. Il obéit à un cérémonial très compliqué, ne risque point un pas sans qu’il soit réglé à l’avance. D’ailleurs, il reste parfaitement noble, d’une tendresse réfléchie, d’une joie honnête.

Au XVIIIe siècle, l’amour est un garnement qui se débraille. Il aime comme il rit, pour le plaisir d’aimer et de rire, déjeunant d’une blonde, dînant d’une brune, traitant les femmes en bonnes déesses, dont les mains ouvertes distribuent le plaisir à tous leurs dévots. Une haleine de volupté passe sur la société entière, mène la ronde des bergères et des nymphes, des gorges décolletées frissonnantes sous les dentelles : époque adorable où la chair fut reine, grande jouissance dont le souffle lointain nous arrive tiède encore, avec l’odeur des chevelures dénouées.a

Au XIXe siècle, l’amour est un garçon rangé, correct comme un notaire, ayant des rentes sur l’État. Il va dans le monde ou vend quelque chose dans une boutique. La politique l’occupe, les affaires lui prennent sa journée de neuf heures du matin à six heures du soir. Quant à ses nuits, il les donne au vice pratique, à une maîtresse qu’il paie ou à une femme légitime qui le paie.

Ainsi donc, l’amour héroïque du XVIIe siècle, l’amour sensuel du XVIIIe, est devenu l’amour positif qu’on bâcle, comme un marché en Bourse.

J’entendais un industriel se plaindre dernièrement qu’on n’eût pas inventé encore une machine à faire les enfants. On fait bien des machines pour battre le blé, pour tisser la toile, pour remplacer les muscles humains par des rouages dans toutes les besognes. Le jour où une machine aimera pour eux, les grands travailleurs du siècle, ceux qui donnent chacune de leurs minutes à l’activité moderne, économiseront du temps, resteront plus âpres et plus virils dans la bataille de la vie. Depuis la formidable secousse de la Révolution, les hommes, en France, n’ont pas encore retrouvé le loisir de songer aux femmes. Sous Napoléon Ier, le canon empêchait les amants de s’entendre. Pendant la Restauration et pendant la Monarchie de Juillet, un besoin furieux de fortune s’est emparé de la société. Enfin, le règne de Napoléon III n’a fait que grossir les appétits d’argent, sans même apporter un vice original, une débauche nouvelleb. Et il y a une autre cause, la science, la vapeur, l’électricité, toutes les découvertes de ces cinquante dernières années. Il faut voir l’homme moderne avec ses occupations multiples, vivant au-dehors, dévoré par la nécessité de conserver sa fortune et de l’accroître, l’intelligence prise par des problèmes toujours renaissants, la chair endormie par la fatigue de sa bataille quotidienne, devenu lui-même un pur engrenage dans la gigantesque machine sociale en plein labour. Il a des maîtresses, ainsi qu’on a des chevaux, pour faire de l’exercice. S’il se marie, c’est que le mariage est devenu une opération comme une autre, et s`il a des enfants, c’est que sa femme l’a voulu.

Il est une autre cause aux fâcheux mariages d’aujourd’hui, sur laquelle je veux insister, avant d’arriver aux exemples. Cette cause est le fossé profond que l’éducation et l’instruction creusent chez nous, dès l’enfance, entre les garçons et les filles. Je prends la petite Marie et le petit Pierre. Jusqu’à six ou sept ans, on les laisse jouer ensemble. Leurs mères sont amies ; ils se tutoient, s’allongent fraternellement des claques, se roulent dans les coins, sans honte. Mais, à sept ans, la société les sépare et s’empare d’eux. Pierre est enfermé dans un collège où l’on s’évertue à lui emplir le crâne du résumé de toutes les connaissances humaines ; plus tard, il entre dans les écoles spéciales, choisit une carrière, devient un homme. Livré à lui-même, lâché à travers le bien et le mal pendant ce long apprentissage de l’existence, il a côtoyé les vilenies, goûté aux douleurs et aux joies, fait une expérience des choses et des hommes. Marie, au contraire, a passé tout ce temps cloîtrée dans l’appartement de sa mère ; on lui a enseigné ce qu’une jeune fille bien élevée doit savoir : la littérature et l’histoire expurgées, la géographie, l’arithmétique, le catéchisme, elle sait en outre jouer du piano, danser, dessiner des paysages aux deux crayonsc. Aussi Marie ignore-t-elle le monde, qu’elle a vu seulement par la fenêtre, et encore a-t-on fermé la fenêtre quand la vie passait trop bruyante dans la rue. Jamais elle ne s’est risquée seule sur le trottoir. On l’a soigneusement gardée, telle qu’une plante de serre, en lui ménageant l’air et le jour, en la développant dans un milieu artificiel, loin de tout contact. Et maintenant, j’imagine que, dix à douze ans plus tard, Pierre et Marie se retrouvent en présence. Ils sont devenus étrangers, la rencontre est fatalement pleine de gêne. Ils ne se tutoient plus, ne se poussent plus dans les coins pour rire. Elle, rougissante, reste inquiète, en face de l’inconnu qu’il apporte. Lui, entre eux, sent le torrent de la vie, les vérités cruelles, dont il n’ose parler tout haut. Que pourraient-ils se dire ? Ils ont une langue différente, ne sont plus des créatures semblables. Ils en restent réduits à la banalité des conversations courantes, se tenant chacun sur la défensive, presque ennemis, se mentant déjà l’un à l’autre.

Certes, je ne prétends pas qu’on devrait laisser pousser ensemble nos fils et nos filles comme les herbes folles de nos jardins. La question de cette double éducation est trop grosse pour un simple observateur ! Je me contente de dire ce qui est : nos fils savent tout, nos filles ne savent rien. Un de mes amis m’a souvent raconté l’étrange sensation qu’il a éprouvée pendant sa jeunesse, à sentir peu à peu ses sœurs lui devenir étrangères. Quand il revenait du collège, chaque année, il sentait le fossé plus profond, la froideur plus grande. Un jour enfin, il ne trouva plus rien à leur dire. Et, quand il les avait embrassées de tout son cœur, il ne lui restait qu’à prendre son chapeau et à s’en aller. Que sera-ce donc dans la grosse affaire du mariage ? Là, les deux mondes se rencontrent en un choc inévitable, et le heurt menace toujours de briser la femme ou l’homme. Pierre épouse Marie sans pouvoir la connaître, sans pouvoir se faire connaître d’elle, car il n’est pas permis de tenter un essai mutuel. La famille de la jeune personne est généralement heureuse de la caser enfin. Elle la remet au fiancé, en le priant de remarquer qu’elle la lui livre en bon état, intacte, telle qu’une mariée doit être. Maintenant, c’est l’homme qui veillera sur sa femme. Et voilà Marie jetée brusquement dans l’amour, dans la vie, dans les secrets si longtemps cachés. D’une minute à l’autre, l’inconnu se révèle. Les épouses les meilleures en gardent parfois une longue secousse. Mais le pis est que l’antagonisme des deux éducations persiste. Si le mari ne refait pas sa femme à son image, elle lui restera à jamais étrangère, avec ses croyances, le pli de sa nature, la niaiserie incurable de son instruction. Quel étrange système, partager l’humanité en deux camps, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre; puis, après avoir armé les deux camps l’un contre l’autre, les unir en leur disant : «Vivez en paix !»

En somme, l’homme de nos jours n’a pas le temps d’aimer et il épouse la femme sans la connaître, sans être connu d’elle. Ce sont là deux traits distinctifs du mariage moderne. J’évite de compliquer la donnée générale en spécifiant davantage, et je passe aux exercices.


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